NOËL DE LA FAMILLE GODARD – CORNWALL (ONTARIO) EN 1943

En 1943, j’avais six ans et je me rappelle encore de ce Noël.  Incluant mes parents, nous étions douze personnes à vivre sous le même toit au 122 rue Guy à Cornwall, même si plus tard, deux autres membres allaient éventuellement s’ajouter, en 1944 et en 1945.  Une maison ayant appartenu à mes parents pendant vingt-sept ans, et ayant aussi habité des membres de la famille de mes parents dans le logement du deuxième étage. Une maison située tout près du cimetière où aujourd’hui, mes parents et plusieurs membres de ma famille y sommeillent.

Comme se voulait la tradition, quelques jours avant le 24 décembre, ma mère avait déjà préparé les tourtières, le cipaille et la bûche de Noël… un roulé de confiture de framboises des champs cueillis l’été précédent. Nous avions installé un sapin de Noël sur le dessus de l’énorme radio à quatre pattes.  À cette époque, la télévision n’était pas encore arrivée dans notre foyer.

Photo satellite de Google Maps – 5 juin 2020

Nous avions décoré le sapin de boules et de guirlandes fabriquées par nous tous. J’y avais installé mon  » Saint-Jean-Baptiste  », une médaille que j’avais reçue en raison de mon rendement scolaire.  Pour les catholiques ou chrétiens,  une  » médaille de Saint-Jean-Baptiste » rappelait la naissance de Jésus.

Le jour précédent la veille de Noël, ma mère m’avait déjà frisé les cheveux en utilisant des attaches de tissu, lesquelles seraient enlevées avant de se rendre à la messe de minuit avec mes trois sœurs et six frères. Nous avions tous onze mois de différence en âge, et excepté la plus jeune, nous étions tous nés dans la chambre en avant de notre maison.  Ce jour-là, j’avais appris que lors de la messe de minuit j’aurais le privilège de voir le  Petit Jésus dormir dans la crèche située en avant de l’autel en raison que je devais  » chanter très fort  » au dire de la Sœur qui coordonnait les chants de la chorale de l’église, et être revêtue de peaux d’animaux pour représenter  Saint Jean Baptiste  ».

Malheureusement, lors de la messe de minuit, je n’avais pas eu la chance de le voir en raison du nombre incroyable de paroissiens venus célébrer la veille de Noël.  L’église était bondée de monde entassé. Lorsque finalement j’ai été en mesure d’aller voir la crèche, j’avais constaté qu’on avait déjà retiré du berceau le Petit Jésus.  Cela m’avait grandement attristé.

À mon retour à la maison, pendant que tous étaient rassemblés à attendre le repas, où ma mère s’afférait à mettre les dernières touchent à la dinde, où mon père, mes sœurs et frères chantaient et jouaient de la musique – de l’orgue par ma sœur et du violon par mon frère, un violon qu’il avait lui-même fabriqué – je décidai d’aller vérifier si le Petit Jésus s’était rendu dans notre crèche pour dormir dans notre berceau. Je pris alors l’une des petites chandelles allumées pour la circonstance et je me dirigeai vers le sapin. Comme je n’étais pas très grande, même pour mes six ans… presque sept, j’ai dû me hisser du haut de mes pieds pour me glisser, tout doucement, sous le sapin pour ne pas réveiller le Petit Jésus.

Sans que je ne réalise ce qui se passait, tout le monde se mit à bouger très vite autour de moi. Un de mes grands frères avait déjà jeté de l’eau sur le sapin en flamme et un autre à le prendre et le lancer à l’extérieur de la maison en direction de la bande de neige. Je me suis mis alors à dire tout haut…  » ma médaille !!  ». Mon frère rit et dit de ne pas m’en faire puisqu’il la retrouvera demain lorsqu’il fera jour. Mes parents étaient des gens très patients. Déjà, l’animation avait repris et tout le monde avait déjà oublié le sapin et la fin de vie rapide qu’il venait de connaître. Tout le monde chantait, dansait ou riait à cœur joie. L’ambiance et la magie des Fêtes se révélaient d’elles-même puisque ma mère ne permettait jamais qu’il y ait de la boisson alcoolisée lors de nos rassemblements. Ce qui était important pour mes parents, ma famille, c’est qu’il ne m’était rien arrivée et que je me portais bien. Finalement, j’ai pu voir que le Petit Jésus dormait paisiblement dans notre petit berceau et que lui aussi allait bien.

Bien plus tard après notre repas, dans la nuit de Noël, mes parents nous avaient remis notre cadeau, le même pendant de nombreuses années, un bas identifié par notre prénom et rempli de fruits  » exotiques  » à l’époque… une orange et une banane accompagnées d’un sac de bonbons.

À cette époque, nous étions chanceux, car nous savions que bien des familles ne pouvaient se rassembler, s’offrir un tel réveillon, et encore moins recevoir un cadeau. Le monde était en pleine Deuxième Guerre mondiale.   Nous étions chanceux d’être tous rassemblés sous le même toit, en santé. Tous ne connaissaient pas le même sort comme mon oncle, le conjoint de la sœur de mon père qui habitait dans notre logement. Il était parti servir son pays et jamais il n’est revenu, même pas son corps.  Il serait déclaré  » disparu au combat  ».

Malgré que le monde entier était en conflit, au 122 rue Guy à Cornwall, tout s’arrêtait pour quelques jours afin de célébrer en famille et de remercier Dieu pour ce que nous avions.

Cette période est parmi mes plus beaux Noël de mon enfance. Nous étions une grande famille et nous trouvions le temps de le passer ensemble.

Pauline née Godard, 83 ans

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